PORTRAIT
Maurice Guèye, un Baol-Baol
à Rufisque : Les honneurs d’un
fils adoptif
Trouver des archives ou des
témoignages cohérents dans une
ville où Maurice Guèye a été le
seul à diriger la mairie à deux
reprises relève de la croix et
de la bannière. Il n’empêche,
nous reconstituons l’histoire
d’un homme qui a offert à sa
ville, Rufisque, son cœur et
toute sa vie.
Ce natif de Diourbel a le
privilège de ravir la vedette et
de battre les «Lébous bon teint»
dans leur propre terroir. Avec
un talent politique sans commune
mesure, son nom se confond avec
l’histoire de Rufisque et il
rêvait d’en faire l’une des plus
belles villes du Sénégal,
pendant qu’elle était l’un des
fleurons de l’industrie
sénégalaise. D’ailleurs, son
ombre plane jusqu’à présent dans
la cité de Mame Coumba Lamba où
le plus grand boulevard porte
son nom, de même qu’un collège
d’enseignement moyen et,
récemment, le centre culturel
financé par la Sococim pour
perpétrer son œuvre.
Grâce à son action, le fils de
Thippy Guèye et de Sophie
Coulibaly, né le 22 décembre
1888, la ville de Rufisque a été
la première ville africaine à
adhérer à la Fédération mondiale
des villes jumelées dont il a eu
à occuper la vice-présidence, à
côté du baron Grey Edmond de
Rothschild. Après des études
primaires à l’école des frères
Ploërmel et des études
secondaires, il est comptable
des établissements Barthes où il
est reconnu par son sérieux et
sa compétence. Il se distingue
aussi très tôt par ses grandes
capacités de médiateur, en
arrangeant un dangereux conflit
entre les gros patrons du
commerce colonial et les
dignitaires lébous.
En 1925, à la demande des chefs
coutumiers, Maurice Guèye
présente sa candidature face au
maire sortant, Ngalandou Diouf,
et remporte brillamment les
élections. Il devient le premier
magistrat dans une ville où il a
été adopté avec tous les
honneurs. Et démarre le
feuilleton d’une vie mouvementée
et aux multiples
rebondissements.
LE PREMIER MAIRE REVOQUE DANS
L’HISTOIRE DU SENEGAL
Le contexte de son accession à
la mairie est marqué par une
vive tension entre Maurice Guèye
d’une part, Ngalandou Diouf et
Blaise Diagne d’autre part.
C’était aussi la période des
épidémies de fièvre jaune et de
peste qui s’abattent sur les
populations rufisquoises,
freinant du coup les activités
économiques. Alors Ngalandou
Diouf adresse une correspondance
au gouverneur du Sénégal, dans
laquelle il s‘arroge le titre de
porte-voix des Rufisquois, pour
lui suggérer de prendre des
mesures devant la gravité de la
situation. Le 17 janvier 1927,
les Lébous répliquent et
écrivent au gouverneur pour
fustiger le comportement de
Ngalandou Diouf. Le courrier des
Lébous est ainsi libellé : «Nous
avons appris que des personnages
politiques auxquels nous avons
définitivement retiré notre
confiance se font un malin
plaisir de vous parler et même
de vous écrire en notre nom. En
conséquence, nous attirons votre
attention sur ces provocations
qui, répétées, peuvent avoir des
conséquences graves pour leurs
auteurs (…). Nous vous prions,
Monsieur le Gouverneur, de
considérer, nulles et de nul
effet, toutes correspondances
traitant des questions
concernant et émanant de
personnages politiques autres
que Maurice Guèye…»
Les Rufisquois viennent de
renouveler leur confiance à leur
maire, mais le lobbying pour le
destituer persiste dans sa
stratégie. En août 1928, M.
Carde adresse au gouverneur du
Sénégal ce violent réquisitoire
contre Maurice Guèye : «Il est
impossible de tergiverser
davantage devant la nature,
l’étendue et la durée des fautes
accumulées à Rufisque (…).
L’administration, qui reste
passive, devient complice.
L’ignorance systématique du
scandale le fait rejaillir
infailliblement sur celui qui a
précisément la charge de
répression. Nul motif aimable ne
saurait être invoqué qui peut
faire différer impunément des
mesures qui s’imposeraient à
l’encontre d’un élu incapable et
malhonnête (…).»
En 1929, devant cette pression,
Maurice Guèye est suspendu,
avant d’être révoqué le 31
janvier de la même année pour
abus de confiance, détournement
de matériaux et de salaires. Se
sentant blessé dans son honneur,
il se retire de la scène
politique pour rentrer dans son
Baol natal.
LE GRAND RETOUR DE L’ENFANT
PRODIGUE
En 1941, en pleine guerre,
devant l’absence des libertés
syndicales et politiques, Pierre
Romani est nommé administrateur
colonial, après Edouard Martin,
alors délégué-maire jusqu’en
1945. Pour le contrôle de la
municipalité, les rufisquois ont
besoin d’un maire qui comprend
parfaitement les revendications
populaires, car les anciens
maires agissaient surtout en
administrateurs isolés des
masses.
Ainsi, la question municipale
n’intéresse que les forces
traditionnelles, coupées la
plupart du temps de l’évolution
politique nationale et les
intellectuels modernistes. Les
intellectuels rufisquois,
membres de la Fédération
sénégalaise de la Sfio, se
regroupent dans des cadres
étroits dont le plus important
est le «Groupe des sept», animé
par le comptable Massata Gaye.
Ainsi, on note une certaine
liaison entre la création du
mouvement intellectuel et le
rejet des structures sociales
traditionnelles. Les jeunes
Lébous ne pouvaient pas remettre
en cause l’organisation
traditionnelle des jeunes
dénommée Freys. Ousmane Socé
Diop, intellectuel appartenant
au «Groupe des sept», reste
membre du Frey et respecte les
règles régissant la société
léboue. Le «Groupe des sept»
s’attaque au «Joli turban» qui
symbolise la couronne du «maître
des hommes du Ndey ji reew» et
veut le rajeunissement et une
modernisation du pouvoir, car
les forces traditionnelles ont
l’habitude d’intervenir dans le
mouvement politique, imposant
toujours des chefs de leur
choix.
La gérontocratie qui se sent
visée devait réagir de façon
très vive. A l’approche de
l’installation de la nouvelle
équipe municipale, Ousmane Socé
Diop n’est plus le seul
candidat, car Maurice Guèye
revient. Après le meeting du
Groupe des sept tenu à Keury
Souf, la collectivité léboue,
tout en suivant l’évolution de
la situation, s’est plongée dans
une réflexion profonde pour
montrer à la Sfio qu’on ne peut
pas réussir quelque chose à
Rufisque sans elle. Plusieurs
réunions sont tenues chez le
Ndey ji reew, à Guendel pour
trouver le candidat qu’il faut
aux Lébous. Les Freys proposent
Maurice Guèye qui est accepté
par la gérontocratie, bien que
Maurice ne soit pas un Lèbou
authentique, mais il est le
compagnon des Freys et est bien
intégré et introduit dans la
collectivité. Il participait à
toutes les manifestations
traditionnelles et était un bon
lutteur et un bon danseur.
Aussi était-il considéré comme
un Lébou malgré son origine. La
collectivité léboue forme une
délégation dirigée par le
notable Massamba Diène Lô, chef
de la collectivité, pour ramener
Maurice Guèye, alors employé de
la Société de prévoyance à
Diourbel. Lamine Guèye tente de
ramener les chefs coutumiers à
la raison pour permettre à son
candidat Ousmane Socé Diop de
passer, mais les dignitaires
restent sur leur position. La
Sfio, devant les menaces de
retrait du parti proférées par
la gérontocratie léboue, est
obligée de composer avec la
nouvelle réalité. Au cours d’une
manifestation connue sous le nom
de «Mitinu fayli» ou meeting de
réconciliation, Lamine Guèye,
pour éviter la rupture, accepte
la décision des forces
traditionnelles en retirant la
candidature de Ousmane Socé Diop.
La mairie est laissée à Maurice
Guèye qui est élu le 5 juillet
1945 par le Conseil municipal
avec quinze voix et un bulletin
nul. Le Conseil est
essentiellement composé de
notables analphabètes, mais
exprime bien la volonté des
chefs coutumiers de conserver
leur pouvoir.
UN MAIRE OTAGE DES LEBOUS
Maurice prête serment devant les
notables avant d’être investi,
devenant ainsi un otage des
Lébous. N’est alors chef que
celui qui peut servir les
intérêts de la collectivité
léboue, se confondant avec ceux
des chefs coutumiers détenteurs
du pouvoir réel. Si pour les
notables le maire doit être
quelqu’un de maniable, pour la
masse rufisquoise, le premier
magistrat doit être capable de
les aider à surmonter les
difficultés qui les tenaillent
de toutes parts. Les maires
ayant précédé Maurice s’étaient
attaqués à ces problèmes, sans
pour autant les liquider
définitivement. Le nouveau
maire, en tant qu’élu des Lébous,
doit faire plus. Aussi est-il
sollicité constamment. Maurice
Guèye offre beaucoup d‘emplois
municipaux. Pour les Rufisquois,
politique signifie moyen de
trouver un emploi salarié. Le
maire est le mieux indiqué pour
régler le problème et Maurice ne
dit jamais où s’arrêtaient ses
possibilités.
En 1945, quatre-vingt-quinze
mille francs étaient nécessaires
pour le traitement salarial du
personnel municipal. Cette
politique d’embauche n’est pas
sans poser de problèmes. Elle
installe la pléthore et le
sous-emploi à la municipalité.
Beaucoup de travailleurs
s’occupent plus des tâches
politiques que de leur travail.
Ainsi, la conception de la
«politique payante» domine la
vie politique rufisquoise, mais
a permis à Maurice Guèye de se
tailler une clientèle importante
constituant un véritable rempart
contre l’opposition.
LE POUVOIR REPOSE SUR LES TERRES
Une autre arme du maire, c’est
la cession des terres. La
question foncière est moins
aiguë à Rufisque qu’à Dakar, car
Rufisque bénéficie d’un
arrière-pays assez important
pouvant contenir l’expansion
démographique. Mais la question
foncière s’y pose quand même et
oppose les familles léboues.
Pour rappel, après le départ des
socés, premiers occupants de la
presqu’île, des Lébous se sont
établis à Rufisque, près de la
mer où ils ont fondé des
villages. Pour certains
témoignages qui ne reconnaissent
pas le leadership des chefs
coutumiers «mauricistes», les
Xonq bopp (têtes rouges) avaient
défriché le terrain. Ces
derniers appartiennent à la
catégorie des Sumbediun qui ont
fondé Wakaam et Yoff, en même
temps que Ngor.
Sa tactique consistait à
satisfaire les revendications
léboues concernant le problème
de terres et à céder des
terrains aux nouveaux arrivants.
Les propriétaires fonciers sont
représentés au Conseil municipal
et Maurice Guèye distribue des
terres à ses piliers politiques.
Certaines terres spoliées par
les colons reviennent à la
municipalité et le maire les
distribue soit à l’Eglise, soit
aux nouveaux arrivants. Ainsi,
sont créés les quartiers de
Colobane, Nimzatt et Fass. La
question de la terre étant liée
à celle du pouvoir politique,
elle constitue l’enjeu de la
lutte politique à l’échelle de
la ville de Rufisque. Maurice
Guèye est le seul maire à
satisfaire les revendications
léboues de façon conséquente,
même si son parti, la Sfio fait
souvent campagne pour la défense
des terres léboues.
OUSMANE SOCE DIOP, UN
ADVERSAIRE
DE TAILLE
Le rival de Maurice Guèye,
Ousmane Socé, est né à Khombole
et non à Rufisque, comme le
pensent certains, mais son père
habitait Diokoul Ndiourène.
S’appuyant sur des liens de
parenté avec les habitants du
quartier, il s’est assuré une
bonne base. Le conflit entre
Maurice et Ousmane Socé entraîne
donc des divisions profondes
dans les quartiers. Pourtant,
les militants socialistes
doivent, pour la première fois,
se mobiliser pour l’élection de
maires dans les communes, après
le décret de 1946 qui crée, dans
les communes de Saint-Louis,
Dakar et Rufisque, des conseils
municipaux fonctionnant comme
ceux de la métropole.
Rufisque est donc la seule
localité où la seule liste de la
Sfio est présente avec, à sa
tête, Maurice Guèye, après le
retrait de Ousmane Socé par
Lamine Guèye. Mais les «socéistes»
sont loin de désarmer. Les
parents de Ousmane Socé se
sentent déshonorés par
l’élection de Maurice Guèye. Il
faut, pour eux, préparer la
revanche en vue de faire de Socé
le premier citoyen de la
commune. Alors, ils optent pour
la manipulation des jeunes par
leurs parents, comme le veut la
tradition, à travers des
campagnes anti-«mauricistes» et
des sensibilisations de la
direction de la Sfio. Le conflit
entre Maurice et Socé est ainsi
attisé par la détermination des
notables à sauvegarder leur
pouvoir et la volonté des
partisans d’Ousmane Socé Diop à
renverser Maurice Guèye. Les
petits problèmes font place, en
novembre 1948, à une grande
crise politique qui secoue tout
le parti. Le député Senghor,
scissionniste, décide de créer
un nouveau parti dénommé Bloc
démocratique sénégalais (Bds).
L’antagonisme opposant la Sfio
au nouveau parti s’aiguise et
touche l’ensemble du territoire.
Le lien religieux entre Senghor
et Maurice pourrait favorisers
le Bds. En tout cas, l’acuité du
conflit Ousmane Socé-Maurice
Guèye et l’attitude de
l’administration et de l’église
favorables à Senghor laisse
prévoir un retournement de
situation à Rufisque. Ousmane
Socé, réélu sénateur en 1948,
n’a pas cessé de convoiter la
mairie de Rufisque, voulant se
venger sur Maurice Guèye. A ce
moment, la mairie éprouve des
difficultés pour se débarrasser
de son rival dans les limites de
la Sfio. Le Bds, parti
d’opposition anti-Sfio, offre
donc un cadre qui peut lui
permettre d’en finir avec
Ousmane Socé et les socialistes.
LA DECLARATION EXPLOSIVE
En avril 1951, Senghor fait une
tournée à Rufisque et à Bargny,
en compagnie de quelques-uns de
ses collaborateurs. Au cours de
cette tournée, il explique les
raisons de sa rupture d’avec les
socialistes et appelle les
Rufisquois à voter Bds, le 17
juin, date des élections
législatives. La Sfio soutient
les revendications des Lébous
concernant la question foncière
et plaide pour la réduction des
tarifs de transports trop lourds
pour les rufisquois.
Certains «Mauricites», voulant
en finir avec Ousmane Socé,
proposent un rapprochement du
Bds, sans obtenir de réponse
claire de Maurice Guèye. Ce
dernier assiste au congrès
d’investiture de la Sfio, tenu à
Thiès, où la Sfio a présenté
deux candidats pour les
législatives : Lamine Guèye et
Ousmane Socé Diop, le rival de
Maurice. Alors Maurice fait
plusieurs voyages à Diourbel
pour suivre la campagne du Bds,
tout en faisant campagne en même
temps pour les candidats
socialistes.
Maurice Guèye explique à ses
hommes de confiance le danger
que constitue, pour lui, un vote
favorable à la Sfio. Ousmane
Socé, une fois élu député, peut
profiter de sa force pour
s’imposer à Rufisque et liquider
Maurice Guèye de la municipalité
de Rufisque. Il n’était pas
prudent donc pour Maurice de
soutenir la Sfio et ses
candidats et il prépare alors sa
sortie. Plus grave encore,
Maurice a décidé, à deux jours
des élections, de rompre avec
ses camarades socialistes.
Il tient alors un grand meeting
à la salle des fêtes et fait une
déclaration explosive favorable
au Bds, ce qui entraîne un
renversement spectaculaire de la
situation. Il est donc clair que
Maurice a adopté cette tactique
prudente pour se démarquer au
bon moment. Il venait de se
débarrasser ainsi du carcan de
la Sfio qui l’avait longtemps
étouffé. Les socialistes le
traitent de traître et menacent
de le liquider en cas de
victoire de la Sfio. Mais les
résultats du 17 juin 1951
donnent à Rufisque 6 296 voix
pour le Bds contre 2 601 voix
pour la Sfio. Rufisque est la
seule commune conquise par le
Bds. Le remarquable dans ces
élections est qu’à Rufisque, la
seule décision du maire a suffi
pour renverser la situation,
montrant la puissance et l’enjeu
que constitue la municipalité
que dirige Maurice Guèye dans la
lutte politique nationale.
Suivent des élections cantonales
de 1952, Maurice passe au profit
de jeunes intellectuels comme
Babacar Ndiaye, Robert Fall,
Amadou Gabin Guèye. Entre-temps,
Maurice adhère au Bds et l’année
suivante, en avril 1953, les
élections municipales doivent se
tenir. Une scission du Bds
appelée «Bds bleus» s’aligne
avec l’Union démocratique
sénégalaise (Uds) pour s’opposer
à Maurice Guèye, de nouveau
candidat à sa propre succession.
A ce moment, la mairie souffre
de manque de liquidités jusqu’à
ne pas pouvoir payer le
personnel. On lui demande de
compresser une partie du
personnel et tout jouait en sa
défaveur. Contre vents et
marées, Maurice Guèye gagne les
élections. Il ne perdra la
mairie qu’en 1960 devant son
éternel rival Ousmane Socé.
Maurice Guèye, décédé en janvier
1966, le jour de l’ouverture du
Festival des arts nègres, a été
auparavant conseiller
territorial et député du Sénégal
jusqu’à sa mort.
Ndiaga NDIAYE Journaliste
le Quotidien
haut
de page
|