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Dossier

Rufisque : une ville, une histoire
par Ndiaga Ndiaye

Sources Le Quotidien
Rufisque a joué un rôle important dans l’histoire du Sénégal, à travers des fonctions économiques, politiques, administratives, éducatives et culturelles. Troisième ville du Sénégal, jouissant du privilège communal depuis 1880, ce qui assure une représentation au conseil général et surtout l’autonomie budgétaire, défendue par une puissante chambre de commerce dont le volume de transactions et l’assise financière sont sans égal dans le pays, Rufisque, pur produit colonial, ne vivait que par et pour l’arachide. Aujourd’hui, l’essor semble freiné.
Créé au début du 16e siècle, le petit village des pêcheurs loti dans les lois sacrées de Lamba devait devenir Rufisque, un des comptoirs les plus florissants de la côte occidentale d’Afrique. La ville bâtit sa fortune sur l’exploitation arachidière comme en témoignent son wharf (voir photo ci-dessous), ses huileries, ses grands magasins aujourd’hui tombés en ruine.

Le wharf chargé d'arachide image du passé

Le développement économique de Rufisque provient de l’extension successive effectuée au prix des déguerpissements d’anciens villages situés sur le littoral. Par décret du 12 juin 1880, Rufisque fut érigée en commune de plein exercice bien avant Dakar. La ville comptait alors 4 500 habitants. Son dynamisme a toujours été à la mesure des fonctions économiques, politiques, administratives, éducatives et culturelles qu’elle a assumées non seulement au niveau du Sénégal, mais à travers les anciennes colonies d’Afrique occidentale.

     vieux bâtiments abandonnés

Aujourd’hui, on assiste au déclin de la ville. Une ville qui offre le spectacle d’une cité abandonnée ou cité-dortoir où ne sont restés que ceux qui ne veulent pas s’installer ailleurs. La ville connaît une dépression physique le long de sa zone côtière qui recule sous l’action agressive de l’avancée de la mer, de ses vieux bâtiments, de sa voirie, de son réseau d’assainissement, de distribution d’eau et d’électricité, de ses écoles et des dispensaires. De 1884 à nos jours, Rufisque, notamment sa commune, a joué un rôle important dans l’histoire du Sénégal. Classée en même temps que St-Louis, Dakar et Gorée parmi les centres rayonnants de la côte occidentale d’Afrique, la ville a été à la fois ville administrative et commerciale, dont témoignent les entrepôts déserts plongeant la commune à l’orée d’une autre histoire.

 

AUX ORIGINES CONTROVERSÉES

Rufisque est probablement un des plus anciens établissements lébous de la presqu’île du Cap-Vert (16e siècle voire 15e siècle). D’après la tradition orale, c’est de Kounoune (4 km au nord de la ville actuelle) que sont venus les fondateurs de Rufisque. Le site découvert par un chasseur qui avait suivi le marigot de Sangalkam avait été défriché par quatre groupes familiaux : les Guèye, Ndoye, Ndop et Mbengue se sont établis au bord de la mer, au milieu d’une clairière aménagée par le feu et chaque groupe disposait de son propre espace. Cette clairière est agrandie d’abord vers l’Est avec l’arrivée de Demba Guèye, fondateur de Mérina. Autour des noyaux de base, viennent s’agglomérer de nouveaux quartiers en particulier Diokoul (ou «les derniers arrivés»). Toutefois, l’étymologie de Rufisque n’est pas précise et suscite nombre de controverses. Si l’historien R. Mauny propose au moins trois solutions quant au nom portugais, la discussion reste ouverte au sujet des termes Ouolof. Pour certains, le nom de la ville serait issu de Rio Fresco en portugais ou «la Rivière fraîche» ou Refresco qui signifie le rafraîchissement, le lieu d’escale. Par contre, selon d’autres interprétations, le site disposait d’une rivière noirâtre et sale d’où le vocable portugais de «Rio Fusco». De toute façon, c’est l’une ou l’autre interprétation, qui, à force de subir des déformations par les populations autochtones alors analphabètes qui donne le nom de Rufisque.

Par ailleurs, en Ouolof, le nom de «Tenguedj» n’est pas épargné par ces controverses. Si certains soutiennent «Teen Guedj» ou puits de la mer, d’autres parlent de «Tangue Guedj» qui signifie la clairière défrichée par le feu au bord de la mer. Faut-il préciser que cette dernière interprétation est la plus soutenue et plus connue.

 ARACHIDE : RUFISQUE RELÈGUE GOREE

Certains textes de la fin du 16e siècle citent déjà Rufisque comme une agence commerciale mais ce n’est qu’à partir du 19e siècle que la ville s’engage dans un processus de grand développement économique. Grâce à la politique adoptée par le gouvernement colonial français, Rufisque devient déjà dès 1860 un point de triage de la production d’arachide entrant ainsi en concurrence avec l’île de Gorée qui représentait, à cette époque, un centre commercial important et cause un retard dans le développement de Dakar fondée en 1857. Pour donner une idée du trafic commercial de Rufisque, il suffit de rappeler qu’en 1880, plus de vingt-trois mille tonnes d’arachides étaient expédiées sur son port tandis que l’autre grand centre sénégalais de cette époque, Saint-Louis n’en traitait que six mille.

Rufisque: arrivage de sacs d'arachides (images du passé)

En 1885, Rufisque exportait plus de 55 % des arachides du Sénégal et était le siège des principales maisons de transport de marchandises. Une combinaison de quatre facteurs explique la valorisation d‘un site portuaire pourtant médiocre au regard de la rade dakaroise. L’apparition de la «République léboue» (1790-1857), à l’extrémité de la presqu’île, est capitale. Ses limites géographiques sont fixées sur une ligne joignant Sirga au Sud (c’est un arbre entre Thiaroye et Mbao) et Ouanou al Samba (puits ou fontaine entre les lacs Yoni et Mbeubeuss). Rufisque en est exclue et continue à faire partie du royaume du Cayor.

Or, l’existence d’une frontière politique, d’un maillon nouveau sur le circuit de traite et surtout l’instauration de taxes nouvelles sur les caravanes d’arachides ne pouvaient qu’inciter les commerçants goréens à se déplacer sur les lieux de traite plus favorables.

En 1853, on achetait le boisseau d’arachides à 5 francs dans la «République léboue» et 1,5 franc à Rufisque. Ce déplacement d’autres commerçants étrangers à la ville s’inscrit dans un contexte économique nouveau avec le démantèlement du régime de l’exclusif entre 1817, 1850 et 1860, la diffusion de l’arachide comme culture de rente, ou profit, commerce et liberté de commerce sont incompatibles avec les méthodes de traite en cours dans la «République léboue».

C’est d’une véritable course en avant sur la route de l’arachide que Rufisque va ainsi bénéficier.

CENTRE D’AFFAIRES DU SENEGAL

La situation de Rufisque, compte tenu des techniques de transports terrestre et maritime (caravanes de bœufs et de chameaux pour le long parcours, vapeur à faibles tonnages) et de la difficulté à gagner la Petite-Côte, était quasi idéale : c’était le premier débouché maritime des pistes du Cayor. Ainsi, la progression militaire des troupes de Faidherbe, l’annexion du Cayor en 1886 et la main mise progressive sur le Sine et le Saloum contribuent par la suite au renforcement de l’influence rufisquoise en brousse. Lorsqu’en 1885, le chemin de fer Dakar-Saint-Louis est inauguré, Rufisque a vingt ans d’avance sur Dakar : les grandes maisons de traite ont leur siège dans cette ville où tout est conçu pour la graine. Au début du 20e siècle, Dakar, bien que reliée à l’intérieur du pays, n’est qu’un promontoire avancé : Rufisque est alors le plus grand centre d’affaires du pays.

Cette puissance se manifeste par son port (voir photo ci dessus) équipé de deux wharfs de 200 mètres de long et par ses quinze hectares d’entrepôts dont la capacité de stockage dépasse trente mille tonnes. En 1910, avec 57 % des exportations d’arachides, 1 500 entrées de navires et 190 mille tonnes de trafic, Rufisque n’est pas encore en position de faiblesse par rapport au nouveau port construit à Dakar, où la prépondérance du charbon traduit la fonction d’escale, mais montre que la jeune capitale de l’Aof est encore mal intégrée aux circuits commerciaux du pays. A côté de ces atouts, s’ajoute l’implantation des plus grandes maisons commerciales bordelaises dans cette ville comme les établissements Maurel (Maurel Charles, Maurel Frères et Maurel Louis), Buhan Teisseires, Devès et Chaumet, les établissements Vézia et aussi de la maison marseillaise Verminck sans compter les négociants rufisquois à l’image de Sicamois.

 DE L’ORIGINALITE DE L’ARCHITECTURE

Du point de vue urbanistique, Rufisque constitue un exemple parfait d’aménagement de l’espace. Suite à l’application du plan d’urbanisme du 9 septembre 1862, l’habitat adopte une sorte de structure dualiste : d’un côté le nouveau quartier de l’Escale (la ville lotie) entièrement conçu et organisé pour le commerce de l’arachide, où se trouvaient également les villas des grands commerçants, de l’autre côté, à l’Est et à l’Ouest, l’agglomération «désordonnée» des quartiers lébous. Le plan de la ville relève d’une géométrie fondée sur la recherche d’éléments mesurables et négociables arrangeant tout le monde, répartiteurs, spéculateurs, entrepreneurs. Les formes simples l’emportent. Les rues sont perpendiculaires et droites, les carrés ou rectangles constituent des unités de base dont la valeur se calcule aisément et qui permettent une utilisation maximale du terrain plat.

La construction de l’Escale provoque par ailleurs une ségrégation au niveau du peuplement, des fonctions et du paysage. Les parcelles loties occupant l’emplacement des premières clairières défrichées. Il a fallu déplacer Diokhoul au-delà du marigot de Sangalkam et repousser Mérina et Thiawlène vers l’Est. Dès lors, à un quartier central en damier s’oppose l’agglomération des paillotes léboues. Une bonne partie des lots porte d’immenses «seccos», bâtiments vastes et élevés construits grâce au calcaire de Bargny. L’allure d’ensemble, les lourdes portes métalliques, l’indigence des ouvertures murales donnent une impression de forteresse, symbolisant la puissance du commerce. A ces entrepôts massifs, s’ajoutent des maisons à étages associant habitats et affaires où se superposent un rez-de-chaussée servant d’entrepôt et de magasin et un premier étage réservé aux logements, le tout paré de terrasses en bois aux balustres très finement ciselés. La partie méridionale, autour de l’église, est parsemée de splendides villas en bois, ceinturées de vérandas et isolées au milieu de leurs jardins : là résident les directeurs des grandes maisons de négoce.

 VERS LE DECLIN…

Alors que dans la seconde moitié du 19e siècle la distance par rapport à Gorée, les techniques de transport et la puissance des négociants favorisent Rufisque. Le premier tiers du 20e siècle est caractérisé par une transformation de l’utilisation de l’espace cap-verdien que provoquent l’action du pouvoir politique, la construction d’un port en eau profonde à Dakar et l’élargissement du «bassin arachidier» vers l’intérieur et le Sud grâce à la nouvelle voie ferrée Thiès-Niger. Volonté politique, modernisation des techniques portuaires et émergence de Kaolack se conjuguent pour expliquer le lent mais continuel déclin d’une ville qui paraît pourtant à son apogée aux yeux des observateurs des années 1924-1925.

En 1902, Dakar est désignée comme capitale de l’AOF. Depuis 1898, les atouts s’accumulent en faveur de la ville jusqu’alors somnolente. C’est sur ce point d’appui de la flotte française que le gouvernement du Sénégal décida de créer, parallèlement au port militaire, un grand port de commerce. Alors Dakar dispose d’un plan d’eau de deux cent vingt-cinq hectares, lieu abrité, très accessible et incomparablement outillée par rapport à la rade de Rufisque. Outre les atouts techniques, il y a aussi la volonté délibérée de justifier le choix politique ; or, la vitalité et la proximité de Rufisque constituent un handicap important. Après avoir envisagé la division du travail entre les deux ports, l’Administration s’attaque systématiquement à la puissance rufisquoise, avec pour objectif le détournement du trafic arachidier : système de trafics spéciaux dégressifs par le transport ferroviaire, tentatives de division du négoce rufisquois en attirant les traitants voulant se débarrasser de la tutelle des grandes maisons de commerce, mise en demeure de transférer tous les sièges sociaux à Dakar, déplacement autoritaire du siège principal de la Banque d’Afrique occidentale, affrontements politiques avec la municipalité, perte «malencontreuse» des dossiers d’étude du nouveau port de Rufisque, rien n’est négligé pour marginaliser Rufisque. `

En effet, dès 1914, le tiers des produits destinés aux traitants rufisquois transite par Dakar. A partir de 1920, la gare de Rufisque (voir photo ci-dessous) supplante le port dans le bilan des entrées des marchandises. En 1928, Dakar est devenue le grand port d’import-export du Sénégal

 

Or, c’est au moment où la prospérité rufisquoise est ébranlée par la politique du gouvernement colonial qu’apparaît un nouveau port concurrent pour l’exportation d’arachide, Kaolack. Aussi, entre 1918 et 1928, la part de Rufisque passe de la moitié au quart du tonnage d’arachide exporté. C’est la crise des années 1930-1932 qui porte le coup définitif à la résistance rufisquoise. Spectaculaire, elle frappe tous les ports, mais Rufisque est le plus vulnérable. La cité de l’arachide n’a ni la diversité du trafic dakarois, ni la rente de la situation de Kaolack pour pouvoir résister efficacement.

ET L’ESSOR FUT FREINÉ

Le déclin des activités portuaires et la perte progressive de l’aire d’attraction commerciale s’accompagnent d’une vassalisation administrative. L’espace contrôlé directement par Dakar s’accroît depuis 1912. Et les limites politiques à l’intérieur desquelles la capitale exerce une administration directe progressent rapidement vers l’Est de la presqu’île. Après la création du «Territoire de Dakar et dépendances», il est prolongé jusqu’à Mbao et Rufisque est phagocytée en 1937 et réduite à un simple rang de chef-lieu de subdivision. La même année, la chambre de commerce est transférée à Thiès ; le déplacement d’une institution qui durant plus de cinquante ans symbolisait la puissance de la ville, témoigne parfaitement de sa déchéance.

Dans le même temps, la progression démographique est bloquée. Alors que la population de Rufisque a augmenté jusqu’en 1914, la croissance paraît gelée au bénéfice de Dakar, Saint-Louis et Kaolack. L’expansion de la capitale a aussi créé un phénomène d’ombre portée dont l’emprise englobe Rufisque et verrouille toute possibilité d’essor.

Ce déclin économique de Rufisque s’accompagne au fur et à mesure d’un processus en vertu duquel cette ville est devenue aujourd’hui une partie de la banlieue de Dakar, dont elle dépend, au moins en partie, aussi du point de vue administratif.

cet article date du 16 Aout 2003

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